Hansi et Schnug, deux destins en clair-obscur

hansi schnug
Détail d’une céramique de Léo Schnug. Photo R.A.N
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Où se situe la lumière ? Où commencent les ténèbres ? Les deux illustrateurs cultes de l’Alsace formeraient bien les deux faces d’une même médaille. Le génie en commun.

Un jour de février 1873 voit naître à Colmar celui que l’on surnommera Hansi, dessinateur voué à un destin national. Cinq années plus tard, durant un mois de février également, c’est un ange noir du dessin qui vient au monde. Léo Schnug ouvre les yeux dans la ville de Strasbourg. Son père, d’origine allemande, disparaît très tôt de la scène familiale alors que Léo n’a que 3 ans.

L’Oncle Hansi toujours prêt à tailler des croupières à l’occupant prussien. © R.A.N.

L’Oncle Hansi toujours prêt à tailler des croupières à l’occupant prussien. © R.A.N.

Le jeune orphelin apprendra plus tard son internement dans l’hôpital psychiatrique de Stephansfeld à Brumath. Dans un monde de grisaille, Léo Schnug se réfugiera dans la découverte des costumes de l’Opéra de Strasbourg. Changer de décor, changer de tenue, devenir autre, un moyen de ne pas basculer dans la détresse ou la folie.

L’art du dessin coule dans ses veines et après une formation à l’Ecole des arts décoratifs de Strasbourg, il est recruté à seulement 17 ans comme illustrateur par la fameuse maison d’édition viennoise Gerlach & Schenk.

Après avoir perfectionné sa technique à l’Académie des beaux-arts de Vienne, il adhère au cercle de Saint-Léonard où se réunit l’élite des artistes alsaciens : Paul Braunagel, Joseph Sattler, Lothar von Seebach, Gustave Stoskopf… Les maîtres de cérémonie en sont le marqueteur Charles Spindler et le producteur de foie gras Auguste Michel. Ce dernier veille à offrir à la joyeuse compagnie des banquets inoubliables. Autre invité de marque, l’illustrateur Jean-Jacques Waltz dit Hansi. Or Hansi n’aime pas Léo Schnug et il le lui fait souvent savoir en lui attribuant le sobriquet de « schnag » (« escargot » en dialecte alsacien).

Nostalgie d’un monde médiéval

Hansi en tenue d’officier de l’armée française © DR

Hansi en tenue d’officier de
l’armée française © DR

Viscéralement antigermanique, le Colmarien ne ménage aucune pique au fils de Prussien, quel que fût son talent. Mais Léo est emporté par un vent favorable et tout lui réussit. Sauf le bonheur. Une mère trop possessive s’oppose à son mariage tandis que son goût pour l’alcool et un tempérament emporté font de lui un être imprévisible et brutal.

Sa renommée se fait jour en même temps que la Première Guerre mondiale. Il ne cesse de produire ex-libris, affiches, cartes postales, menus, cartes de vœux. Hansi excelle aussi dans les mêmes domaines. Mais ce qui distingue le premier du second, c’est son attrait pour le monumental. Les deux artistes évoluent dans des univers radicalement opposés.

Hansi les pieds sur terre, Schnug perdu dans des rêves de chevalerie médiévale, en quête d’un monde idéal pour fuir son univers intime fait de violence et de cauchemars. Mouvements de troupes, batailles rangées, assauts de forteresses sont dépeints sous forme de fresques où il excelle dans la reconstitution historique.

Jusqu’à se faire remarquer par le Kaiser Guillaume II qui raffole de splendeur passée sur fond de légendes germaniques.

Le génie rattrapé par la folie

Léo Schnug au Musée alsacien en soldat de la Révolution.

Léo Schnug au Musée alsacien en soldat de la Révolution.

Alors, tandis que là-bas, sur le front, les armées de l’empereur feront la vraie guerre, Léo Schnug, l’artiste chéri du monarque, fera revivre sur les murs du château du Haut-Kœnigsbourg l’âme allemande et sa grandeur. Le pilier de winstub est devenu l’artiste officiel du dernier roi de Prusse qui ne refuse rien à son protégé. Et lui épargne toute déconvenue car Schnug a le sang chaud et ses beuveries phénoménales se terminent en frasques que l’entourage de l’empereur s’empresse d’étouffer.

Quant à celui que l’on surnomme désormais l’Oncle Hansi, le patriote, fasciné par l’histoire de France, engagé contre l’annexion de l’Alsace-Lorraine, il se déchaîne en caricatures brocardant l’occupant allemand. Il cumule les procès et ne manque pas, au passage, de railler l’inauguration du château du Haut-Kœnigsbourg, performance architecturale abritant les fresques somptueuses de son frère ennemi.

Le parcours météorique de Léo Schnug, au lendemain de la défaite allemande, le précipitera dans la déchéance, comme si la lourde hérédité de l’isolement et de la misère ne l’avaient jamais quitté. Il finira ses jours, tel son père, à l’hôpital psychiatrique de Stephansfeld, rattrapé par l’alcoolisme et la démence. Tandis que Hansi, le double solaire, après avoir connu bien des vicissitudes, fidèle à ses convictions, recevra nombre de distinctions et deviendra une icône de la résistance et du patriotisme français.